Aujourd’hui, ce passage me semble un peu trop plein de mots. Si je devais le réécrire, j’en enlèverai probablement, tout en essayant de conserver l’ambiance que je trouve toujours intéressante. Je reverrai aussi ce personnage, qui est le personnage principal. Je me souviens de ce que je voulais écrire : une femme forte, animal – mais à ma mesure, elle reste donc un animal plutôt sage ! Mon avancée en âge et le développement de ma pensée féministe me feraient probablement construire ce personnage différemment aujourd’hui. J’essaierai notamment de raconter sa force autrement que dans son rapport aux hommes. Cette fille n’aura jamais de prénom. Je me souviens qu’à l’époque c’était important pour moi. Je crois que je voulais qu’elle puisse être tout le monde et plus simplement, je n’arrivais pas à la nommer, à lui trouver le juste prénom… On peut probablement en déduire plein de choses mais on n’est pas en analyse ici ! 😉
Mai est détraqué. Il fait chaud, trop chaud pour la saison. Mais il n’y a plus de saison, comme disent les vieux qui ont souvent raison avec leur proverbe à la con. Et Paris se meurt. Paris attend la fin de cet été qui n’a même pas officiellement commencé mais qui tue déjà. La ville entière transpire et brille, et plus que jamais les bâtiments écrasent les gens de leurs belles et lourdes présences. La pierre et son absence de besoin d’eau. Paris est grande et tous sont petits. Paris n’a pas soif, la Seine coule en son sein. Vos peaux se dessèchent et se flétrissent, se froissent et se mouillent de transpirations. Les odeurs différentes et prenantes n’existent que transformées par le soleil. On erre à la recherche d’une ombre qui ne rafraichît plus, d’une eau qui ne désaltère jamais assez et l’on s’assèche à attendre la pluie. Ainsi, on vieillit plus vite et l’on meurt plus tôt. Les fumeurs ont la gorge desséchée mais ne cessent pas de noircir leurs poumons. Les buveurs ont une excuse de plus pour commander une bière blanche et finir dans les caniveaux. Les filles sortent à moitié nues et les garçons les dévorent des yeux, les dévorent des mains, les dévorent tout court, si elles ne les ont pas dévorés avant, attirés dans leur toile. Le monde disparaîtra dans sa sueur malodorante. C’est peut-être aujourd’hui sa fin.
A Belleville il fait sans doute toujours un peu plus chaud que dans le reste de la ville et ce jour ne fait pas exception. Chaleur humaine des mélanges, des voix qui s’apostrophent, de la vie qui se vit dans la rue. Comme une mouche à merde, vous entrez dans un petit appartement des hauteurs du quartier. Il règne ici un désordre propre à la jeunesse, au manque de temps de ranger. Car toujours mieux à faire. La vaisselle sale s’empile, les vêtements sont éparpillés, des livres, de magazines et des CD, en vrac. L’appartement est trop petit pour la vie qu’il abrite. Les rideaux sont tirés, les bruits de la rue assourdis par la fenêtre hermétiquement close. Pitié, faites que l’extérieur ne rentre pas ici ! Plongée dans la pénombre, il règne une odeur de framboise et une autre plus lourde, celle d’une fille qui s’apprête à recevoir son amant.
Allongée sur son lit, elle embrasse la pièce d’un regard vague.
La fille n’a pas vu la matinée parce qu’elle a profité de la nuit dernière. Dans son ventre juste un café. Il fait trop chaud pour manger. Et puis son frigo est vide. Elle se perd dans ses vagues pensées, cherchant à distinguer les objets dans la pénombre, jouant avec la lumière qui caresse ses doigts. Se lève et met un disque. Très bas. S’assoit par terre, au milieu de la pièce. Sortie de l’adolescence, c’est une assez jolie fille mais à cette âge, elles sont nombreuses. Une masse de cheveux roux bouclés cache souvent son visage. Sa peau est diaphane, curieusement trop blanche pour le soleil qui règne dehors. Le nez et la bouche fins, les yeux noisettes – ils auraient sans doute été plus marquants s’ils avaient été verts. Mais dans ses yeux, une étincelle froide, une expression particulière et quand vous la remarquez, au moment où sa bouche se plie en un léger et étrange sourire, il est sans doute déjà trop tard pour vous sauver. A une époque, on l’aurait brûlé, pensez-vous. Quelque chose d’indéfinissable. Peut-être une sorcière.
Elle est un animal.
Vous aussi, mais elle, elle le sait. C’est cette conscience qui lui donne tant de pouvoir sur vous. Ceux qui ne se sont pas encore trouvés sur sa route, ceux qui ne savent pas, ceux qui ne veulent pas reconnaître cette bestialité, par bêtise ou orgueil humain – les pires. Un animal intelligent. Mais l’essentiel est corps. Tout ce qui compte c’est la chair, les odeurs, les contacts, la voix, les gestes, les regards. Les mots ensuite, seulement lorsqu’on a compris tout le reste. Avant ce ne sont souvent que bavardages futiles, erreurs de communication, automatismes sordides et vains. Tout n’est que manipulation. Elle n’a pas d’antécédents dramatiques. D’autres ont soufferts avant elle. Elle ne cherche pas d’excuse à son comportement. Une maîtrise de tout, même de ses larmes, même quand elle est seule. Tout est jeu. A armes égales, même la souffrance est une plaisanterie. Il faut chercher les règles, les comprendre et en jouer. Elle a ça dans le sang. Sans aucune méchanceté, ses « victimes » sont consentantes ou stupides. Elle joue parce qu’elle ne sait pas faire autrement. Elle n’est pas dure, ni froide, au contraire, elle ressent les choses sans doute mieux que vous. La joie, le contact de la peau de ses amants, une conversation politique dans un bar au milieu de la nuit, la tristesse de perdre un être cher, la colère, elle sait ce que sait. Vous ne lui apprendrez rien de l’humanité, des plaisirs simples ou des plus complexes, des peines, des angoisses ou des jalousies. Elle traverse la vie, consciente de son animalité. Et puisque tout termine en pourrissant, puisque son corps finira comme le vôtre, bouffé par des vers, autant en jouir avant.
Perdu dans vos pensées ou peut être dans les siennes, vous n’avez pas vu qu’elle a bougé. Qu’elle s’est relevée, a retiré sa robe, est restée quelques instants ainsi, nue, blanche, moite, le corps et l’âme immobiles au milieu de la pièce…
Elle est la proie de qui elle choisit.