Stéphanie est revenue à ma mémoire en même temps que Morlet. J’aime toujours beaucoup ce personnage, la place que je lui donne, que je lui fais se donner à elle-même. On pourrait probablement interroger sa construction d’un point de vue féministe mais au moment où je commente ces lignes, je préfère y voir mes obsessions toujours présentes, tant dans mes fictions que sur certains points de ma vie personnelle. C’est amusant (ou pas) de voir ce qui ne bouge pas ou si peu alors que les années passent
A l’époque où j’écrivais ces lignes, je portais bien moins de talons que ce que je ferai quelques années plus tard mais j’étais déjà fascinée par leurs bruits et par le sens que produit ce bruit. Je pense qu’à l’époque, j’avais un peu moins conscience de l’aspect « piège » que peut représenter ces chaussures dans lesquels on ne peut pas courir. Aujourd’hui, je sais bien qu’elles font parti des éléments vestimentaires qui contraignent le corps féminin. J’en porte un peu moins qu’à une époque, à cause des confinements je pense mais je les aime toujours autant…
Dans ce passage, j’aime bien aussi la manière avec laquelle j’évoque la chaleur de la nuit, excessive, l’attente du souffle d’air… Je me demande si vous le ressentez autant que moi, si mes mots transpirent comme je les entends… !
Stéphanie attend son flic.
Allongée sur le canapé, en attendant, elle lit. Et laisse son esprit flotter.
Elle se dit qu’elle n’a pas le caractère du personnage principal, que ça a toujours été le cas et que ça ne changera pas. Elle se dit qu’elle s’en fout, que le second rôle lui va très bien, qu’elle connaît son importance. Son flic par exemple… Entre eux, ça a été comme une évidence, immédiatement. Et immédiatement elle a compris qu’il y a des choses contre lesquelles elle ne pourrait lutter : son imper beige, son boulot, son attachement à La Ville surtout. A la vie de La Ville. Les terrasses des troquets, les promenades sur le canal, les longs silences qu’Elle impose parfois, au milieu de tout Son bruit. C’est pour cela aussi, pour ses obsessions qui l’éloignent de tout et donc d’elle, qu’elle l’aime. Elle est la femme belle, calme et intelligente, qui sait qu’elle n’a pas besoin de lutte violente pour vaincre. C’est là sa force et c’est pour ça qu’il reste. Il a besoin d’elle comme d’un ancrage. Il revient vers elle, toujours. Pas par habitude, mais par nécessité.
S’il l’a déjà trompée ?
Il revient toujours, alors ?
C’est la fin de l’après midi, son service est fini, elle sait et elle l’attend. Elle ne passe pas sa vie à ça mais elle aime cette douce impatience, cette légère angoisse de ne pas savoir s’il va rentrer tout de suite ou pas. Jamais elle ne se permettrait de l’appeler pour lui demander. Qu’il se sache attendu, pas enchaîné. Elle le comprend si bien parce qu’elle fonctionne comme lui, a besoin du même espace de liberté, à des obsessions similaires. Beurre salé au petit déjeuner, des Converses et un jean usé, une seule cigarette dans une journée ordinaire, à la fenêtre de la cuisine, après le dîner, une passion pour les promenades sur les grandes places désertes de La Ville en pleine nuit. Là où il aime le monde dans La Ville, elle en aime l’absence, les lieux où les gens ne sont plus ou pas encore, où il ne reste que le souvenir de leur présence, où leur absence est un « pas encore » et non un « jamais ». Tout est dans la possibilité de se rencontrer. Ils ont la même passion contemplatrice, le même amour du détail, de la sensation. Il aime être absent de leur appartement, travailler à l’extérieur ; elle aime son bureau où elle s’enferme dès qu’il est parti.
Elle n’est pas le personnage principal de l’histoire, mais sans elle rien ne tient debout, parce qu’elle le soutient, lui.
La clé tourne dans la serrure. Morlet entre dans le salon. Il s’approche d’elle et l’embrasse doucement, puis s’installe dans le fauteuil à côté d’elle. Il passe une main dans ses cheveux. Ses mains sentent le tabac. Pas un mot. Pas besoin, pas maintenant. Plus tard, quand l’instant des retrouvailles sera savouré. Alors ils se raconteront leur journée puis parleront de tout et de rien.
Stéphanie n’attend plus son flic, il est rentré.
Dehors, la nuit est immobile, la rue silencieuse, le monde est mort.
Et dans la chambre à coucher sombre, étouffante et muette, Morlet n’arrive pas à dormir. Le drap est de trop. Sa peau aussi. A ses côtés, Stéphanie respire un peu fort, il la bouscule, tendrement. Son souffle change mais elle ne se réveille pas.
Le temps s’écoule, moite et sans fin. Il observe désespérément le rideau, attendant qu’il bouge sous un souffle d’air. Rien.
Sans bruit, il se lève. Se dirige vers la fenêtre. Reste debout ainsi, sans plus un geste. De longues minutes. Derrière le rideau qui ne bouge pas, face à la nuit éclairée aux lampadaires. Ses pensées aspirées par la pesante chaleur. Vide et trop plein à la fois. Il a soif.
Soudain dans la rue, un bruit de pas lui fait tourner la tête.
C’est assez rare à Paris de voir deux fois la même inconnue. Assez rare pour que cela le trouble un peu.
Ses talons claquent sur le macadam presque fumant. Elle aime ce bruit. A chaque pas, elle se sent en danger. Son pied droit semble crier à qui veut l’entendre « je suis une fille et je marche » et comme aucun bruit ne l’accompagne, son pied gauche répond « je suis une fille et je marche, seule, mes pieds serrés dans des souliers à talons hauts, je suis peut-être fragile…». Elle aime cette fragilité féminine. Parce qu’elle est travaillée et si souvent feinte.
Il est plus de 2 heures du matin et elle marche. Le long du canal St Martin, elle rentre chez elle.
Les fenêtres des immeubles alentours sont ouvertes. Elle sent les corps des gens attendant un souffle d’air.
Plus aucune trace des badauds qui grouillaient autour du corps. Plus de corps. Plus de cadavre. Plus de mort ?
Suffit-il donc que je disparaisse de votre vue pour cesser d’exister ?
Un souffle d’air passe sous sa jupe. Enfin.