Constance / Mouvement _ Chapitre 1
Constance / Mouvement _ Chapitre 1

Constance / Mouvement _ Chapitre 1

Autour de Constance ce soir là, ça s’agite. Avec l’alcool, le son monte, peut-être que la lumière change et tout le monde l’oublie un peu alors elle observe son monde. Dehors il fait nuit. Dans le bar il faut chaud, jaune et bruyant. Elle connaît  bien l’endroit, elle y vient depuis qu’elle a emménagé dans le quartier, il y a 7 ans environ. 7 ans, c’est rien et c’est beaucoup. Surtout si on compte en âge de chien. Pourquoi elle pense à ça ? L’alcool sans doute. Elle entame sa troisième pinte et le barman lui a payé un shot entre chacune. C’est son anniversaire. Comme tous les ans, depuis qu’elle n’en a plus 20, elle n’avait pas envie de le fêter, mais comme la plupart des années, elle a changé d’avis il y a 36 heures. Tout compte fait, c’était pas envisageable de passer cette soirée seule chez elle. Elle aurait probablement fini ivre et en larme. Rien ne permet d’affirmer que ça ne sera pas quand même le cas mais au moins avant, il y aura eu de la joie.

Le cul bien enfoncé dans le vieux canapé défoncé, Constance regarde donc son monde sans que personne ne le regarde. Faut dire que Magali est venue avec son petit et c’est la première fois que le groupe le voit. Elle est en train de raconter quelques détails de son accouchement à Mathieu et Simon. L’un grimace de peur alors que dépourvu d’utérus, il a peu de risque de se faire un jour déchiré l’entre jambe par un bébé avide de vivre – c’est qu’on lui a encore rien dit, au petit. L’autre n’a d’yeux que pour l’enfant. Il a l’air de chercher à comprendre comment Magali et Jérôme ont fait pour créer cette petite chose rose. Ça crève les yeux qu’il a envie de le prendre dans ses bras mais il n’ose pas. Dans le fauteuil à côté de Constance, Malika et Jonathan tentent de parler politique. Plus loin, Laura revient des toilettes et s’arrête au comptoir pour reprendre une bière. En attendant sa commande, elle scanne le reste du bar. Quand elle arrive dans les yeux de Constance, elles se sourient. Constance suit les yeux de Laura qui retournent en arrière. Près de la table du fond, de l’autre côté de la salle, un jeune type très mince, chemise claire, veste de costume, jeans et baskets blanches. Tout à fait le style de Laura. Constance approuve pour encourager son amie. 

Sur la table basse devant elle, les cadeaux qu’elle a reçus. Un roman avec un bandeau rouge pour je ne sais plus quel prix, une carte cadeau à dépenser chez Habitat, une sérigraphie d’un dessinateur qu’elle aime et un livre de cuisine vegan. Elle l’attrape et s’apprête à le feuilleter, ça l’intéresse vraiment, ça fait un moment qu’elle voudrait s’y mettre, quand Magali se laisse tomber à côté d’elle, son bébé dans les bras. 

Sasha est adorable. Il est caricaturalement rose. Il a le contour des yeux fripé, peut-être qu’il est déjà crevé par ses 6 semaines parmi nous. Ses mains sont fermées en des petits poings bagarreurs mais le bonnet vert pistache claire en laine toute douce et la moue de sa bouche toute molle le décrédibilise : Sasha dans la team bagarre, c’est pas pour tout de suite. Constance réalise qu’elle sourit en regardant l’enfant de son amie vers laquelle elle lève enfin les yeux. 

–       Il est mignon, dit Constance, comme pour se justifier, mais aussi parce que c’est une évidence. 

–       Tu veux le prendre ? 

Immédiatement émue Constance acquiesce. Mais Magali ne lui tend pas Sasha. Constance regarde ses bras ouverts vers le bébé. Au bout du droit, il y a une pinte de bière. Elle en boit une gorgée, puis la dépose sur la table. Pour accueillir Sasha. 

On peut dire ce qu’on veut, c’est toujours impressionnant de prendre un bébé dans ses bras. Surtout quand ils sont aussi petits que l’est Sasha ce soir là. Lui ne remarque rien ou alors il s’en fiche complètement, il dort. Mais pour Constance, c’est une expérience, une rencontre intense. Déjà parce que c’est le premier enfant de son amie. Et qu’elle a beau savoir comment on fait les bébés, ça reste improbable que Magali en ait fait un. Il est parfaitement réussi. Du moins jusqu’ici, Constance se permettra de revoir son jugement quand il saura parler. Il est tout petit et tout mou mais il charge automatiquement les bras de Constance d’une grande responsabilité. Et ça doit être une connerie d’instinct ou un truc comme ça mais c’est comme s’il propageait une bulle d’amour autour de lui. Constance sait bien qu’elle est encore dans le bar, qu’il y a toujours l’ivresse, le bruit, les corps possibles des autres mais c’est comme si un instant tout était mis sur mute et qu’elle se retrouvait sous cloche avec Sasha, protégés par une barrière invisible d’amour. Constance, quand elle y pense, est bien trop sentimentale. 

Et puis soudain tombe la question. Celle qui revient de temps en temps, depuis un moment déjà. Elle fait toujours le même bruit. Toujours la même fracture, frustration, blessure. Souvent assenée au pire moment de la soirée, quand tu crois que tout va bien, que tu ne vois que bienveillance au travers des vapeurs d’alcool. Les corps se frôlent un peu plus, quelques mots se répètent, j’ai pas bien compris, non pardon c’est moi je suis un peu pompette… Et soudain, comme arrivée de nulle part et en même temps jamais vraiment tout à fait, mais on a quand même le droit d’être surpris, la réflexion, la question Ettoiquestcequetattends, ou une des ces variantes. Ce soir : 

–       Si t’en veux un Constance, il serait peut-être temps de te poser, de chercher quelqu’un… non ? 

Ces mots viennent de sortir de la bouche de Magali. Souriant toujours, Constance lève les yeux vers son amie. Elle serre un peu plus Sacha contre elle, comme si son bouclier d’amour aurait pu, aurait dû, la protéger de ça. Constance sourit parce que Magali est son amie, qu’elle est de bonne humeur ce soir et parce qu’elle a été bien éduquée. Elle a l’habitude de sourire. Même quand on l’emmerde, même quand il faut porter un masque, elle sourit. D’ailleurs, elle a un très beau sourire, on le lui a toujours dit. Alors elle sourit, le temps d’inspirer profondément, en pensant très fort à ce souffle frais qui entre dans ses narines et descend dans ses poumons. Elle se concentre sur chacune de ses bronchioles, comme a elle l’a entendu dire à un cours de yoga lointain. On l’avait aussi invité à constater que l’air en sortant est un peu plus chaud qu’en y entrant. Ça paraît logique mais pour être honnête, Constance ne constate pas vraiment. Au mieux, l’air qu’elle expulse lui semble un peu vicié, rapport à la bière. Le seul truc qu’elle sent, c’est Sasha qui s’agite un peu dans ses bras. Il remue ses petits poings, tout rose serrés, il essaie de dire quelque chose mais on comprend rien. A moins que ? Constance l’a peut-être sous-estimé. Peut-être qu’il est déjà bien de la team bagarre et que ce qu’il essaie de lui dire là, c’est de répondre à sa mère. T’as raison Sasha, elle a pas fini de te casser les couilles, à toi, parce que c’est son rôle et t’as plutôt intérêt à te trouver des alliés. Est ce que c’est ce que t’essaie de faire là avec Constance ? En tout cas là, tout l’air est ressorti de son corps. Elle en reprend mais va falloir répondre, le silence commence à être long. Alors en expirant, ça sort tout seul, plus clairement que jamais. 

–       Non mais j’en veux pas moi. 

Et bim. Autour de Constance l’air se fige. Magali la regarde avec des yeux ronds. Constance essaie d’imaginer l’oxygène qui rentre dans ses narines, qui va jusqu’aux bronchioles et qui ressort plus tiède mais c’est encore plus difficile à faire pour quelqu’un d’autre. Jusqu’ici, elle avait toujours enrobé sa réponse dans tout un tas de On verra, faudrait que je rencontre le bon mec, j’ai encore le temps, etc. Elle décalait, elle enrobait, sans même exactement savoir pourquoi elle faisait ça. A cause du sourire, certainement. Et puis parce que les bébés sont mignons et plein d’espoir. Mais ce soir, c’est son anniversaire. C’est pas à elle d’emballer ses réponses. Elle a 37 ans et il commence à être temps qu’on arrête de la faire chier. Magali déglutit et bredouille un « ah ben oui alors non comme tu veux ». On voit bien qu’elle essaie de comprendre mais que ça coince, elle se contente d’encaisser. Mathieu sourit tendrement à Constance. 

–       T’aurais fait une chouette maman pourtant. 

Et c’est à peu près tout ce qui se passe. Constance s’attendait à un séisme mais il ne se passe presque rien. A part qu’elle a le nez qui pique et que Sasha ouvre soudain de grands yeux ronds, inspire, devient tout rouge et se met à hurler et pousser en même temps. Décontenancée, Constance tend le bébé à sa mère. 
Et boit une gorgée de bière. 
Le reste de la soirée se poursuit sans grande surprise. Magali et Jérôme repartent avec Sasha et on ne sait pas trop quand on les reverra parce qu’avec le petit c’est compliqué. Laura est à peine réapparue parce que l’homme mince est à son goût comme elle au sien. Constance et elle échangeront probablement des messages le lendemain, avec des détails, regrets et maux de crâne. En attendant Constance enchaine les verres et les bavardages avec Simon, Mathieu, Malika et Jonathan. Mathieu lance parfois vers elle un geste tendre, un regard doux, auquel Constance répond d’un sourire gentil et distant, d’un pas en arrière, comme pas fait exprès, mais tout de même assez clair. Le peu qu’il y a eu entre eux est définitivement fini, pas question de se réveiller dans le même lit, toute sa peau dit non merci. Il n’y aura pas assez d’ivresse. 

A la fermeture du bar, ils n’ont pas assez les uns des autres. Constance avait prévu le coup. A deux pas d’ici dans son deux pièces, 5e étage sans ascenseur mais avec étroit balcon filant, son frigo est plein de bières et de sodas. On met de la musique, aucune ne va jusqu’au bout, comme les conversations enchevêtrées jusqu’à ce que le ciel s’éclaircisse. Il est tant de rentrer mais Joyeux Anniversaire Constance, c’était bon de se retrouver, enfin, et de se faire croire qu’on n’a pas tant vieilli. Le silence, le rangement et une cigarette de sauge sur le balcon alors que la boulangerie ouvre au pied de l’immeuble. Constance songe à ses amis si chers et sa solitude précieuse et pesante à la fois, au jour nouveau pas vraiment neuf, sauf qu’elle a 37 ans. Merde, plus que 3 ans et elle en aura 40 ! Sera-t elle devenue vegan ?   

Constance s’écroule sous sa couette et se réveille quelques heures plus tard, alors que son téléphone vibre à côté de sa tête et que le soleil d’avril traverse les rideaux. Elle a mal au crâne. Le temps de se décoller les yeux et d’atteindre l’appareil, il a arrêté de sonner. Dans sa tête, les bières cognent le manque de sommeil et l’idée qu’elle est trop vieille pour ses conneries émerge doucement. Connasse va ! 

Constance se redresse péniblement, attrape la gourde d’eau que l’expérience lui a fait poser à côté de son lit et regarde son téléphone. Il est 11h34 et c’est Laura qui a cherché à la joindre. 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *