La parole au mort
Je suis un homme mort.
Froid, violet, boursouflé. Laid.
On m’a sorti de l’eau, de l’eau immobile et sale du Canal Saint Martin à Paris et j’attire les badauds.
Je vous attire, vous.
J’empeste et vous grimacez. Mais vous restez là à regarder mon corps violacé, boursouflé, mal fagoté et puant. Fascinant…
Avant, j’étais beau, je crois, ou au moins je tenais debout, je savais m’habiller, je parlais. Il m’arrivait de dire des choses intéressantes, drôles ou intelligentes. Parfois. Et puis ce soir là, simplement croisé la mauvaise personne, au mauvais moment. Comme une histoire d’amour ratée. Il y en a d’autres qui finissent. Mais pas ainsi. Je n’ai pas vu mon assassin, pas vu le coup venir, ma tête a heurté le béton – chaud malgré la nuit – ses mains sur mon cou et déjà mes yeux se voilaient. Mes poches vidées, mes oreilles sourdes, ma gorge muette, doucement je n’étais plus un homme. Je me suis senti mourir et peut être que j’ai trouvé ça doux. Dans l’eau, la fin de la conscience. Puis l’air à nouveau. Et vous, charognards, et le flic en imper beige…
Puis allongé sur la table d’une morgue. Le thorax ouvert pour l’autopsie. Le cœur à l’air libre. Je n’ai plus mal.
Le médecin qui me dissèque ne me plaît pas. Je n’aime pas ses lunettes. Je n’aime pas sa voix, je n’aime pas son accent, je n’aime pas ses petits doigts courts et épais. Je n’aime pas sa blouse – tâchée – je n’aime pas son scalpel ni aucun de ses instruments, je n’aime pas le magnétophone sur lequel il enregistre ses observations, je n’aime pas le bruit de ses pas, je n’aime pas son haleine, je n’aime pas son impatience d’en finir avec moi, avec mon corps, je n’aime pas l’étiquette qu’il m’a mise à l’orteil, je n’aime pas le numéro qui m’a été attribué – 365 721 – je n’aime pas l’odeur de cette pièce, je n’aime pas le bruit de la trotteuse de l’horloge au-dessus de ma tête, je n’aime pas qu’on soit dimanche soir, je n’aime pas être là, allongé, dur et froid, sur cette table d’opération dont je ne me relèverai pas, je n’aime pas qu’on soit au mois de mai et que je ne puisse pas en profiter, je n’aime pas cette colère, je n’aime pas cette amertume, je n’aime pas qu’on ne m’ait pas demandé ce que j’aurais aimé faire avant de mourir, j’aurais voulu avoir le temps.
De décider, de parler, de choisir, de refuser. De me battre. Pour une fois.
Je n’aime plus le canal St Martin, j’aime le mois de mai, j’aime la bière, la première gorgée comme la dernière, et le vin rouge aussi. J’aime la peau douce des filles, j’aime l’odeur au creux de leur cou, j’aime la mèche de cheveux qui s’échappe de leur queue de cheval, j’aime les concerts au Point Ephémère, j’aime descendre les quais de Seine à vélo, j’aime aller au cinéma, j’aime manger des frites, j’aime lire le journal, même le Parisien, j’aime le bruit des pas des filles dans la rue, j’aime leurs doigts et leurs orteils, j’aime leurs cuisses et leurs seins et leurs fesses, j’aime quand elles disent oui et quand elles disent non et quand elles ne disent rien, j’aime quand elles m’écoutent. Quand elles m’écoutaient puisque maintenant je ne dis plus rien. Je ne peux plus rien dire.
Je ne suis pas une figure dont le nom aurait valeur de signature même « après ça ». Mon nom est inutile maintenant.
Que reste-t-il de moi parmi vous ?