Les hanches larges_Chapitre 3
Les hanches larges_Chapitre 3

Les hanches larges_Chapitre 3

En relisant ce passage hier, j’ai redécouvert un personnage : Morlet. Quand je pensais aux Hanches Larges, je ne pensais plus à lui (alors que c’est un personnage important) mais en lisant son nom, il est revenu d’un coup. Je l’aimais bien au moment de sa création et il me semble que ça sera toujours le cas aujourd’hui. Il est construit comme un cliché mais je dois avouer que j’aime bien ça, parfois. Je ne suis pas une grand lectrice de polar mais j’ai mes phases – et je crois que j’en commence une actuellement, pour suivre une autre idée mais ça n’est peut-être pas anodin – et je crois que dans ce genre, on peut s’amuser avec. L’imper, la bière en solitaire…

Ce passage est aussi l’occasion de me souvenir à quel point ce quartier était important à l’époque pour moi. Je n’y vivais pas mais y sortais beaucoup. ça fait longtemps que je n’ai pas mis les pieds aux Petits Tonneaux mais vous allez encore en entendre parler ici. Pas grand chose à dire de plus sinon qu’il y a là des morceaux de phrases que j’aime toujours, les ruptures et le rythme tel que j’aime les travailler. En espérant toujours ne pas en faire trop. Bonne lecture !

Une femme crie et un homme la retient de tomber contre la berge. On hurle d’appeler, les pompiers, la police, du secours, du secours… ! Dans le canal St Martin, ce soir de mai où il fait trop chaud pour la saison, le corps d’un homme flotte sans vie.

Loin de cette agitation, un lecteur mp3 collé dans les oreilles, Louis longe le canal le plus vite possible, il est en retard, elle l’attend. Pas un regard aux groupes de jeunes. Cannettes, cigarettes et pétards. Pas un regard aux familles. Poussettes, ballons et vin. N’entend ni les hurlements, ni les éclats de rires. Passe une main dans ses cheveux, les ébouriffants davantage en souriant légèrement. L’agitation qui règne ici ne l’atteint pas. Il est déjà ailleurs, déjà dans le petit studio de sa maîtresse, plus haut.
Rue du Faubourg du temple, vers Belleville, il imagine déjà ses grandes mains caressant sa taille fine, son odeur sous sa cascade de cheveux roux, son petit corps souple, chaud, offert et qu’il a tant de plaisir à posséder.

Pourquoi s’en faire ?

La police est arrivée et tente d’éloigner les badauds.
Mais vous restez planter là, vicieux, vous n’avez rien de mieux à faire.
Le jour agonise et le temps s’étire dans la transpiration.
Le cadavre est sorti de l’eau et lui aussi pue. Pas assez pour vous faire fuir. Il est jeune le mort, porte un jean et une chemise noire déteinte et mal boutonnée. Il est pieds nus. N’a aucun papier. Bien sûr.

L’inspecteur Morlet soupire. Dimanche. Bien trop chaud pour un mois de mai. Espère que ça sera un suicide. Détourne la tête avec dégoût car il vient d’apercevoir des bleus sur le cou du mort… Merde ! Le médecin légiste arrive. Il fera son rapport demain. Morlet allume une cigarette roulée et se tourne vers le canal. C’est son quartier préféré de Paris. Il y vit depuis toujours et ne le quittera jamais. D’ailleurs non, il va rentrer à pied, inutile de le ramener, merci. Il commence à remonter doucement vers la rue du Faubourg du Temple. Tourne à droite pour aller prendre une bière Aux P’tits Tonneaux. A la vue des tables en terrasse et du patron, il sourit. Meurtre ou suicide, finalement, qu’est-ce que ça changerait pour lui ?

Rien. Il s’ennuie.

Deuxième demi. Inspecteur depuis bientôt deux ans. Ne saurait dire pourquoi il est entré dans la police. Paraît qu’il a toujours voulu. Fantasme de gamin nourri aux films noirs et aux polars, pas à la réalité. Paraît qu’il porte bien l’imper. D’ailleurs, même au cœur de l’été, il ne le quitte pas, ça fait partie du personnage.

Devant son deuxième demi donc, Morlet lit un article du Parisien, l’esprit égaré, un peu tourné vers son journal, un peu tourné vers le mort du canal, papillonnant surtout sur l’animation qui règne dans la rue. Presque toutes les boutiques de la rue sont ouvertes le dimanche. Il y a du passage. Tous ceux que la chaleur n’a pas encore tués sont là, grouillant comme des fourmis ou des rats, il hésite. Le patron lui apporte des cacahouètes. Morlet le remercie d’un signe de tête, plongeant sa main dans la petite assiette grasse. Il arrête son regard quelques instants sur une jeune fille rousse qui passe dans la rue. Elle a la peau très claire, trop claire. Il s’attarde particulièrement sur ses chevilles fines, qui surplombent des chaussures à talons hauts. A chacun de ses pas, sa jupe retombe sur ses fesses, la fluidité du tissu soulignant la taille de ses hanches. Elle pourrait complexer de les avoir si larges, se dit-il. Mais la légèreté de son pas, sa tenue et son air légèrement absent, laissent penser qu’elle a de l’assurance, ou au moins qu’elle ne songe pas à ce qui, en elle, pourrait déplaire. Elle est accompagnée d’un type de son âge, le genre de beau gosse bien dans sa peau qu’il n’a jamais été, lui. En les regardant s’éloigner, il vieillit. Il approche soudain l’âge du vieil homme qui sirote son pastis assassin à la table d’à côté. Seul parce que sans doute autour de lui, tout le monde est déjà mort ou presque. Mais la fille a disparu place de la République et sa place dans son champ de vision est occupée par des dizaines d’autres gens, d’autres filles, d’autres jeunes, formant une masse informe. Morlet retourne à sa bière, puis auprès de sa femme.

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