Le chapitre 5 est le premier que j’ai eu envie de corriger en le redécouvrant. Déjà dans le premier paragraphe, il y a cette affreuse répétition de l’adverbe immédiatement. C’est moche, normalement c’est le genre de tic qui saute à la relecture mais il y a des ratés. Ensuite, il y a beaucoup trop de point de suspension. Ça je crois que je le fais moins aujourd’hui, même en premier jet. Le café, je ne sais plus comment il s’appelle mais je le visualise à peu près, sur le Canal St Martin. C’est un café de cette vie là, celle dans laquelle on pouvait fumer dans les bars et je ne me privais pas de le faire, il n’y a pas de quoi être fière. Je ne sais pas s’il existe encore. La manière de tenir la clope, je sais aussi à qui ça fait référence. Le temps a passé, le garçon a arrêté de fumer et aujourd’hui c’est un détail que je ne mettrai probablement plus. Disons que c’est un passage de transition qui permet d’amener une information au personnage principal. C’est pas ce que j’ai fait de mieux mais ça passe… (ceux là, c’est exprès, c’est un clin d’oeil !)
En relisant, je n’ai pas fait gaffe que je reprenais deux chapitres. Il y a pourtant bien une rupture et tout le passage sur la rumeur, la panique et le tentative de fuite me plait davantage que la scène de bar avec ce pauvre Louis. Alors hop, c’est parti pour deux chapitres !
Elle entre dans le bar. Carrelage vieillot, bar en bois arrondi, grand miroir dans le fond et table qu’on partage avec les voisins, avant de partager le cendrier, le briquet, le paquet de cigarettes et la conversation. L’animation du canal n’atteint pas vraiment l’endroit, coincé entre deux temps. Louis est assis à une table au fond du bistrot et puisqu’elle arrive, il ne voit plus qu’elle. Il replie vaguement le journal étalé devant lui. Il la regarde dans les yeux, elle relève une mèche de cheveux qui retombe immédiatement, s’approche de lui et l’embrasse avant de s’asseoir, coinçant immédiatement ses genoux entre ses jambes. La main libre de son amant l’effleure, passant négligemment les doigts sous l’ourlet de sa robe. Besoin de contact, comme pour vérifier qu’elle est bien là, maintenant.
La serveuse leur apporte leur verre de vin rouge. La conversation s’étire. Chaleur, projets pour la soirée qu’ils ne passeront pas ensemble, parce qu’elle ne peut pas. Silences.
- Elle te va bien cette robe…
- Merci… Ta manière de tenir ta clope…
Et disant cela elle l’imite, coinçant une cigarette entre les troisièmes phalanges de l’index et du majeur, presque appuyée contre la paume de la main. Il aurait pu entendre dans sa voix un ronronnement de plaisir, tant il sait que ce simple geste suffit à la séduire. Il comprend cette fille sans doute mieux qu’elle ne le croit. Il la regarde et elle est belle… En fait non, elle ne l’est pas, c’est autre chose : elle lui plaît… Son regard s’attarde sur ses petites épaules rondes et blanches, parsemées de quelques tâches de rousseur. Amusé de se rendre compte comme on se perd dans des détails quand on tient à quelqu’un. Un peu de son crayon noir a coulé en dessous de son œil droit. Il lui essuie. Elle sourit. Soudain tristement mais Louis ne le voit pas. C’est un moment banal entre deux amants. Agréable. Sans fin.
Mais. Près d’eux, trop près d’eux, des gens parlent. Des mots trop forts et trop libres s’échappent de leur conversation et atteignent les oreilles de la fille. Et elle prend ses mots en pleine gueule comme un coup. De hache, ou plutôt de marteau. Quelque chose qui tape, qui raisonne et puis qui assomme alors elle n’est plus trop sûre d’avoir été cognée, d’avoir bien entendu. Ça a été dit au bar, là, près d’elle, comme ça, sur le ton de la conversation, parce que c’est à côté qu’on l’a… trouvé. Le mort du canal. Le mort mort depuis des jours, ça elle le savait, mais avant il n’avait pas de nom alors pour elle quelle importance ? Mais maintenant… Est ce que ça peut être aussi anodin, est-ce qu’on peut balancer ce nom, Jules Fromart, l’associer au froid et à la promesse de pourriture, comme ça, dans un bar l’après-midi, comme si de rien ? Alors que ça fait si… mal ? Elle n’écoute plus Louis, ne peut plus. Dans sa tête ça siffle et ça cogne, ça appelle le mort de son prénom mais il ne répond plus. Elle ne tombe pas parce qu’il y a l’espoir, l’espoir que tout cela soit faux, une erreur, quelqu’un d’autre, quelqu’un dont elle se fout. Il y a tant de gens dont elle se fout…
Dans un souffle et un sourire éteint, elle dit soudain à Louis qu’elle doit retrouver une copine. Et s’évapore, ne laissant derrière elle que quelques euros, un nuage de fumée et un sourire sur les lèvres de son amant qui ne voit rien. Puisqu’elle s’enfuit.
Elle court le long du canal et la rumeur court autour d’elle. Au kiosque à journaux, rubrique des faits divers, la rumeur hurle et frappe de plus belle. Et la fille lutte pour respirer et l’espace d’un instant devient invisible.
Le noyé du canal. Un jeune homme. Un type normal. Pour tous les autres. Pour elle à présent un manque.
La fille ne marche plus. S’assoit. Là et maintenant. Ne bouge plus et laisse passer la rumeur. Mais la rumeur ne change pas, elle reste là, posant son cul large et lourd sur les genoux de la fille triste et pâle. La rumeur, chargée de faits et de preuves. Lourde. Le mort, c’est Jules. Jules est mort.
Le soleil haut dans le ciel. Elle assise à la terrasse d’un bar-tabac miteux dont elle se fout. Un serveur. Est ce qu’elle veut quelque chose ? Non. Enfin si mais il ne peut pas lui donner. Elle ne peut pas rester alors. Pourtant il fallait juste qu’elle puisse rester là, assise.
Sur ses jambes tout à coup trop maigres, elle marche à nouveau, tremblante. Remonte une rue qui monte trop. Transpire à petites gouttes malodorantes. Elle voudrait enlever cette peau. Qu’il a touché un jour. Des jours.
Elle sent son cœur. Qui bat, le maudit ! Elle le voit lui. Son sourire quand il la regarde, la regardait. Elle n’entend plus sa voix. Dans sa tête, ça bourdonne. C’est la rumeur, le monde autour d’elle qui hurle et qu’elle déteste plus que jamais.
Allez tous finir dans le canal, vous !
Elle cherche. Depuis quand ne l’a-t-elle pas vu ? Et pourquoi ? Elle cherche à se reprendre en main, reprendre contenance. Respire à fond. A dépassé sa rue depuis un moment, continue son ascension sous le soleil lourd et assommant. Vers où ? Paris pue. Les gens puent. La rumeur sourde crie et pue. Elle au milieu de tout ça, dans un corps inutile maigre et lourd, son cœur qui bat encore. Mais qu’elle ne veut plus entendre…
La nuit tombée, arrivée chez elle par un triste miracle, elle abîme son corps à la nicotine et à l’alcool. Vodka glacée glissant dans son corps froid. Elle abîme son corps jusqu’à l’éteindre, le plonger dans un sommeil – coma.
Mais au jour suivant, se réveille. Et déteste soudain cette nuit passée écrasée par la chaleur et la raideur du corps de Jules, mort, comme couché sur son corps à elle, à peine plus vivant. Le soleil veut tout effacer et elle veut le laisser faire. Il n’est plus là, c’est un fait. Elle va se reprendre, ne va pas se lamenter comme ça sur un absent. Un manque soudain. Un fuyard. Qu’elle ne voyait plus de toutes façons. A quoi bon ? Le soleil l’attire dans ses filets de mensonges et elle y court, souriant presque. Son corps est mou, souple, chaud. Vivant, puisqu’elle a vomi les excès de sa nuit. Alors ce qu’il lui faut c’est une douche, une longue douche pour se laver de la rumeur et de la présence de ce corps mort trop près d’elle. Et après cette douche, un amant. Pas Louis. Il lui faut un corps à découvrir. Des mains neuves sur elle, comme cherchant à la sculpter, un regard nouveau sur sa peau pâle et salée, une langue étrangère autour de laquelle enrouler la sienne, des va-et-vient inconscients et passionnés, des paroles légères, des mensonges sans importance ni conséquence. Un corps nouveau pour oublier les vieux souvenirs. Ceux qui pourrissent quelque part. Ceux qu’on enterre après les autopsies.