PAL Jeunesse
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PAL Jeunesse

Ou comment j’ai appris sur le tard à assumer un goût pas gênant.

Depuis quelques mois, j’ai changé. Oui, je commence à avoir quelques cheveux blancs mais c’est pas de ça dont je voulais parler ici. Et puis en plus, j’ai changé sur plein d’autres trucs aussi comme par exemple mon aisance en anglais mais de ça aussi, on parlera peut-être plus tard et ailleurs. J’ai changé parce que maintenant je dis que je lis des livres jeunesse, parce que j’aime ça. Actuellement, plus précisément je lis de la littérature ado et un peu de young adult, comme on dit. L’arrivée de cette nouvelle case et le nom qu’on lui donne dit d’ailleurs beaucoup du public qu’elle cherche à séduire et ceci explique probablement que les jeunes adultes en questions sont moins gênés que moi pour se dire friand de cette catégorie éditoriale. Mais aujourd’hui, je peux dire sans rougir que j’ai aussi envie de lire parfois des romans junior.

Mon problème, quand je n’osais pas le dire, c’était effectivement d’abord que je me sentais trop vieille par rapport au public cible. C’était forcément un goût… un peu bizarre non ? (et encore, on pouvait être moins poli et plus suspicieux). Mais cette impression de « bizarre » était aussi liée à ce qui me trottait au fond de la pensée : cette idée bien diffusée que ce qui s’adresse aux enfants et aux ados est quand même moins sérieux, moins qualitatif, moins riche que « le reste ». Evidemment, cette idée diffuse est une idée de merde. Ce n’est pas la cible qui détermine la qualité de l’oeuvre. Faudrait plutôt chercher du côté de l’honnêteté de son auteur·ice et des gens qui l’accompagnent. Et puis bien sûr, les goûts de chaque récepteur·ice. Si je ne croyais pas qu’on puisse écrire pour les enfants en y mettant son coeur, sa force de travail et son talent, je serai bien malheureuse au quotidien1. Mais autour de moi, (parmi les scénaristes de fiction, producteurs etc.), l’idée que je ne fais pas le même métier est présente, et le mépris jamais assez loin pour ne pas être régulièrement perceptible. Tout cela peut expliquer la difficulté à dire :

« En ce moment je lis Mille Pertuis de Julia Thévenot. »

Moi, régulièrement, il y a un mois environ. Lieux variés.

Alors que Mille Pertuis, c’est super et qu’on attend la suite avec impatience parce que quand même, il est chaud ce tome 1 !

Avec le recul, je crois que j’ai développé une stratégie pour pouvoir lire de la littérature jeunesse sans perdre en sérieux – on peut dire ce qu’on veut, il en faut un peu, du sérieux, pour avancer dans la vie. Le plan était clair : je faisais ça, « pour le travail ». Passer 8 heures au salon du livre de Montreuil et sortir les bras chargés d’albums qu’aucun n’enfant ne lira probablement jamais ? Pour le travail. Adorer Romance d’Arnaud Catherine et enchainer avec les deux tomes suivants dès leurs sorties ? Pareil, c’est pour le travail, parce que j’aimerai bien écrire pour les ados, un jour… Si on remonte le temps, je peux confesser avoir fait mon mémoire de fac de cinéma sur Alejandro Amenabar parce que je voulais le coffret DVD (contenant à l’époque ses 3 premiers films) et que si ça devenait mon projet universitaire, mes parents me le payaient. Plus récemment, j’ai développé une série sur la cuisine qui m’a permis d’acheter plein de livres avec l’excuse des recherches. Pas de moquerie, on se gère comme on peut. Un jour peut-être, je me pencherai sur cette nécessité de justifier certains de mes choix derrière un truc aussi bêtement contraignant que le travail… Mais en attendant, il n’est pas interdit de suspecter que je me suis inconsciemment spécialisée dans l’écriture pour enfants pour avoir une excuse pour lire et regarder des oeuvres qui leurs sont destinées, à vie. A moins que ça ne soit l’inverse ? J’aime donc je suis ?

Quoiqu’il en soit, aujourd’hui, je peux donc dire que je lis de la littérature jeunesse… pour le plaisir. (Et bon oui, en plus ça pourrait m’aider dans mon travail… il y a des choix qu’on fait bien, c’est pas toujours le cas, regardez mon canapé absolument pas griffesproof par exemple) Autour de moi, des gens plus jeunes le font. Ils rentrent encore dans la catégorie Young adult alors que je suis juste adulte mais je pense quand même qu’ils m’aident à assumer. Ils font même plus puisque l’un d’entre eux vient de m’offrir la version illustrée du 1er tome d’A la croisée des mondes de Philip Pullman, que je confesse ne pas avoir lu jusqu’ici. Et en quelques clics sur Internet ou Insta, on trouve beaucoup d’articles passionnées de lectrices d’âges variées. Leurs divers articles autorisent à dire « moi aussi ». Et puis, cerise sur la bibliothèque, il y a le livre Ecrire comme une abeille de Clémentine Beauvais. Je ne l’ai pas encore terminé, je l’ai acheté pour le travail bien sûr, et je me régale à le lire, en petite bouchée qui me donnent à réfléchir et envie de découvrir des milliers de pages. Elle m’aide à comprendre pourquoi j’aime la littérature jeunesse.

Parce que, quand on ne prend pas le lecteur pour un idiot (ce qui arrive aussi souvent dans l’autre littérature), c’est formidable. La littérature jeunesse est une littérature très bien écrite. La cible qu’elle cherche à atteindre exige un soin particulier, elle impose une forme de rigueur ou peut-être d’hygiène2. Et qu’y trouve-t-on en tant qu’adultes ? Et bien, de bonnes histoires, très bien écrites donc, des univers qui osent, des recherches stylistiques. Le tout caché derrière une apparente simplicité qui, on s’en doute, est difficile à obtenir. Et ça me fascine. Comme un danseur qui exécute des mouvements qui ont l’air si simple, alors qu’on sait, nous, que ça ne l’est pas. Je ne dirais pas tout si j’omettais que ça permet aussi de replonger dans sa propre enfance. Non pas que je la regrette ou qu’elle ait été parfaite. Mais le temps y était différent, tout comme le rapport à la lecture. Tout était alors possible. Le roman ado crée en moi un espace-temps différent de mes autres lectures. Il s’adresse à un moi du passé qui est toujours un peu là. Dans certains cas enfin, dans les romans pour les plus jeunes par exemple, la brièveté de l’histoire est un atout. En quelques heures, qu’on peut ramasser en un dimanche de pluie ou au contraire de soleil, on rencontre des personnages solides qui vivent une aventure complète, qui a exactement la taille qu’elle doit avoir. Evidemment, je SAIS que les romans courts existent AUSSI dans « l’autre littérature » mais c’est pas pareil et je ne saurais pas bien dire pourquoi…

Si ce n’est pas fait, il faut lire par exemple Maïté Coiffure de Marie-Aude Murail. Ce livre d’un dimanche – ou d’une journée de confinement je ne sais plus très bien – m’a obsédé pendant longtemps pour sa délicatesse mais aussi sa force : ce jeune garçon qui affirme à son père très sérieux, chirurgien et probablement de droite, qu’il sera coiffeur. Le salon de Maïté est plein de personnages clichés mais ils ne sont pas moqués, au contraire, ils sont aimés comme ils sont et je crois que c’est là un talent d’autrice. Ce livre me semble pouvoir faire beaucoup de bien à des lecteurs de tout âge. Et sa longueur ajoute à ses qualités. Il est accessible. Voici comment ça commence :

Je trouve que c’est un très chouette incipit… Mais je vais résister à l’envie de le relire. Car Jefferson m’attend. C’est Clémentine qui en parle dans son livre. J’ai lu un Jean-Claude Mourlevat pour ado, je me réjouis de découvrir celui-ci. Surtout, je me réjouis d’avoir devant moi ce choix de lecture immense et la possibilité de l’assumer. Ça ne veut pas dire que je ne lis que ça. Ça veut juste dire que je lis ce que je veux. Et c’est pas rien ça, comme liberté gagnée ! Imaginez le plaisir qui pourrait venir avec ! 3

  1. Pour ceux qui débarquent dans ce texte par les internets sans être passé par ma bio : je suis scénariste, essentiellement d’épisodes de dessins animés pour enfants. ↩︎
  2. c’est terrible, je ne trouve pas le mot que j’aimerai ! Discipline peut-être ?
    ↩︎
  3. Voir Comment jouir de la lecture de Clémentine Beauvais, encore ! Cette femme a déjà de nombreux fans et il me semble que c’est tout à fait justifié. Mais moi je commence à peine, je ne mérite pas encore le badge ! ↩︎

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