Ecrire seule(s)
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Ecrire seule(s)

Partie 1 (ça tease un peu non ?)

On ne va pas se mentir, ça poste moins que ça ne voudrait. En réalité, ça poste moins que ça imagine que ça devrait et donc en parallèle, ça culpabilise beaucoup de ne pas poster plus. Pourtant ça pense beaucoup à tout ce que ça aimerait poster, ça fait même des brouillons mais ça termine pas et puis finalement ça fait autre chose… Est-ce que ça compense ? Je ne crois pas. Et pourquoi je parle de moi à la troisième personne du singulier, avec ce petit pronom démonstratif plein de morve ? Aucune idée. Est-ce que tout ça à un sens ? Je n’en sais rien, je ne vois pas de psy actuellement.

Dans les brouillons entamés il y a déjà plusieurs semaines – mais que voulez-vous, on est rattrapé par la vie et par « la vie » j’entends des week-end « recherche maison » et des soirées Top Chef (on dirait que je vis dans la grille de programme d’M6) – il y a l’envie de parler de la fausse solitude du scénariste. J’ai même réussi à découper cette thématique en trois parties que j’imagine passionnantes et palpitantes. Vous me direz peut-être à la fin si la température ressentie est le même que celle annoncée. En attendant, on y va et on démarre sans surprise par la première partie.

Le scénariste, ce solitaire rarement seul.

Je ne suis pas sûre que les autres auteurs le soient vraiment davantage mais je vais parler du métier que je connais le mieux. Au cas où vous arrivez ici sans me connaitre du tout et sans avoir lu la page Qui suis-je, je précise que je suis scénariste audiovisuel et cinéma depuis une quinzaine d’années, spécialisée dans l’écriture d’épisodes de séries d’animation pour les enfants.

Je crois que pour pouvoir produire un script, il arrive un moment où le scénariste doit être seul face à son écran, ou à la limite deux, s’il a un co-auteur. Et encore, selon comment iels se partagent le travail, même en co-écriture, on finit seul face à la page et la terrible deadline qu’on nous a imposé ou pire, celle qu’on s’est fixé soi-même. Mais tout autour de cette étape d’écriture « pure », le scénariste n’est pas seul. Je vous accorde l’exception du projet écrit on spec avant de démarcher quiconque ou de le soumettre à des bourses, résidences et autres institutions qui se permettront de donner leur avis et d’essayer d’influer sur notre génie. Ces moments-là peuvent être des moments d’heureuse solitude mais c’est pas avec ça qu’on mange. Dans tous les autres cas, le scénariste ne travaille pas seul – et parfois iel le regrette, croyez-moi sur parole si vous ne l’expérimentez pas vous-même. Selon l’étape de développement du projet et la place qu’il occupe au sein de ce développement, il est en contact avec des membres de l’équipe de production (directeur d’écriture ou de collection, service éditorial, chargé de développement, producteur·ice…), un·e réalisateur·ice, un·e représentant·e des diffuseurs, des acteur·ices etc. et toutes ces personnes peuvent avoir un mot à dire sur le scénario et/ou le travail du scénariste, sans pour autant être co-scénariste1. Cela est intimement lié à la nature même du scénario, à savoir un document écrit destiné à être le support d’un tournage ou à la mise en images. Il est à la base du travail de toute une équipe et la pierre angulaire d’une industrie. Ceux qui la financent veulent avoir leur mot à dire dessus voire imposent leurs visions par le biais de commande, ceux qui fabriquent l’oeuvre ont leurs propres nécessités et enfin, ceux qui partagent la création de l’oeuvre doivent accorder leur vision. Le scénariste a donc de nombreux interlocuteurs.

Est-ce pour cela qu’on est fou2 ? Rien n’est prouvé et c’est peut-être une énigme aussi vertigineuse que celle de l’oeuf et la poule. Mais je crois que c’est pour ça qu’on a souvent des chats. Quitte à avoir quelqu’un sur les genoux, autant qu’il soit doux, ne fasse pas de commentaires et n’essaie pas de nous piquer des droits d’auteurs !

Dans l’écriture de scénario d’épisodes de série d’animation, le principal interlocuteur du scénariste est le ou la directeur·ice d’écriture. Cette personne a pour mission d’encadrer le travail de l’équipe de scénaristes et de faire le lien entre eux, la production, le ou la réalisateur·ice et les diffuseurs. Dans les meilleurs des cas, iel est scénariste ou l’a été et comprend le travail du scénariste. Dans le pire des cas, il n’y en a pas et quelqu’un de la production croit qu’il suffit de retranscrire les commentaires de l’équipe dans une marge de document pour faire le job. Dans un cas intermédiaire, c’est quelqu’un qui débute dans la profession, qui a quelques bases en écriture de scénario mais qui n’a pas assez exercé pour savoir concrètement comment bien traiter son équipe de scénaristes. La prod en profite pour sous-payer le poste et cacher le risque de burn-out derrière une « super opportunité d’occuper dès le début un poste à responsabilité ». La capacité à bien faire le job dépend alors complètement de la personnalité de ce « débutant ». Bien sûr, il peut très bien faire mais j’ai tout de même le sentiment que c’est dangereux pour sa santé mentale et pour les scénaristes qu’il va essayer d’encadrer. C’est aussi une manière de sous-estimer l’importance de ce poste, du travail qui va avec et plus généralement du travail d’écriture.

Tout ce que le scénariste écrit passe par la direction d’écriture. C’est elle qui envoie le matériel au scénariste et fixe les règles d’écriture de la série3. C’est à elle que le scénariste envoie ses premières idées. C’est elle qui guide ses auteurs pour éviter les doublons, guider les histoires pour qu’elles correspondent aux cahiers des charges de la série et de la production. Elle défend les histoires auprès des autres interlocuteurs et aident le scénaristes à intégrer les contraintes et les notes de chacun. Elle doit avoir à coeur de protéger ses auteurs, de leur demander un retravail juste des éléments – ou de l’assumer elle-même sans pour autant devenir co-auteur du texte. En fonction des séries et des méthodes de direction d’écriture, c’est un véritable travail d’équipe qui se met en place et ça peut être vraiment chouette. Pour avoir occupé ce poste, je sais que c’est une mission passionnante et importante autant qu’épuisante. Ça touche à l’écriture de scénario mais ça n’en est pas. On est obligé d’intégrer les contraintes de la production (technique, mais aussi les questions de planning…) tout en protégeant au mieux les scénaristes pour qu’ils puissent continuer à créer, à raconter les histoires dont l’ensemble de la chaine de fabrication se nourrit.

Le travail de scénariste n’est donc pas solitaire et en réalité, il vaut même mieux ne pas rester seul·e pour être scénariste. D’abord, il faut bien vivre pour créer soi-même. Je trouve peut-être là une excuse mais je ne peux plus compter les fois où j’ai fait autre chose que travailler « directement » !4 Mais aussi, le métier peut être très difficile, d’abord à cause du processus d’écriture lui-même (un jour peut-être, on parlera ici difficulté à se mettre en route, procrastination, pourquoi parfois on veut mais on n’y arrive pas…en attendant, vous pouvez par exemple jeter un oeil à la newsletter de Pauline Mauroux, Tchik Tchak) mais aussi à cause des conditions dans lesquelles il est exercé en France aujourd’hui (j’ai du mal à parler pour ailleurs à une autre époque). Si vous l’exercez ou que vous aspirez à le faire (je vous comprends, c’est merveilleux de raconter des histoires), ne restez pas seul·e, tournez vous vers vos paires. Il existe des syndicats5 et des associations qui permettent de connaitre et défendre ses droits, de mieux comprendre l’éco-système dans lequel on évolue, de réaliser qu’on n’est pas seul·e à traverser certaines problématiques etc. C’est précieux. Et dans toutes expériences peut germer une histoire !

La prochaine fois, j’essaierai de parler co-écriture et scriptdoctoring avec un·e réalisateur·ice.


  1. On rappelle ici que pour être co-scénariste, il faut co-écrire et que dans coécriture, il y a écriture. C’est à dire que faire des notes ou donner une idée n’est pas de la coécriture. Proposer de changer le décor d’une scène non plus. Remplacer INTERIEUR par EXTERIEUR encore moins. Ajouter un (bon ou pas) mot dans un dialogue, pas plus. En fait coécrire, c’est forcément à un moment, suer un peu tout·e seul·e devant un putain de traitement de texte. ↩︎
  2. C’est une image, pas une tentative de diagnostique médical. Encore moins une minimisation de véritables pathologies. ↩︎
  3. Je fais le choix de ne pas parler directement de contrats et de négociations dans cet article. ↩︎
  4. Et après ça écrit des scènes de nuit aux Petits Tonneaux ! La vie est bel et bien de la matière qu’on arrange ensuite comme on veut. Ainsi non, je n’ai pas assisté au repêchage d’un cadavre dans le canal St Martin et c’est encore moins moi qui l’y ai jeté ! ↩︎
  5. Je fais partie du Syndicat des Scénaristes mais chacun fait ce qu’il veut. ↩︎

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