S’il a un peu de chance, le scénariste d’animation peut voir sa fausse solitude heureusement brisée par un échange avec un·e auteur·ice graphique.
Scénariste et storyboarder : la rencontre qui a trop rarement lieu.
Avant de rentrer dans le vif du sujet, je veux évoquer ce dont je ne vais pas parler dans cet article, à savoir le travail scénariste-storyboarder1. Pourquoi je n’en parlerai pas ? Parce que dans le milieu de l’écriture d’épisodes de dessin animé dans lequel j’évolue principalement, cette rencontre existe peu, voire pas, en dehors des pots de fin de production, des festivals et des amitiés – ce qui est déjà pas mal me direz-vous et je suis tout à fait d’accord mais j’étais partie pour parler de l’aspect professionnel voyez-vous ? Donc si on y revient, les scénaristes et les storyboardeurs travaillent peu directement ensemble – du moins en série, je suis moins au fait pour les longs-métrages. Une des raisons assez évidentes est le planning qui dans un système industrialisé ne peut quasiment pas laisser le temps à ces échanges. Des questions de rémunérations se posent aussi (il s’en pose toujours semble-t-il, à croire que pour les gens qui travaillent pour gagner leur vie, cette histoire d’argent est importante2). Certaines productions ont parfois tenté des choses avec plus ou moins de succès – et en suivant des pratiques plus ou moins bonnes. Sinon, on est condamné à entendre des boardeurs râler après ces gros nazes de scénaristes qui fournissent des textes trop longs et indessinables et des scénaristes maugréer dans leur coin que leur génie a été sacrifié parce que le boardeur qui ne connait rien à la dramaturgie avait une idée de blague. La vérité se trouve probablement quelque part à mi-chemin, tout le monde gagnerait à se parler mais que voulez-vous, on n’a pas le temps qui est aussi de l’argent et puis le réalisateur fait le lien. Concluons donc là ce paragraphe qui commence à être long pour un sujet dont on ne parle pas et revenons-en à ce je voulais aborder dans cet article : la collaboration entre auteurs littéraires et graphiques.
La création de série animée : dialogue avec les auteur•ices graphiques.
Avant de rentrer tout à fait dans le vif du sujet, je fais une nouvelle digression : la différence que je fais entre scénariste et auteur·ice. Je ne sais pas si elle est juste, si elle se base sur quelque chose validée par l’Académie Françèèèèèse, mais elle me semble importante et je ne crois pas l’avoir déjà exprimer par ici. Alors allons-y : si le scénariste est un auteur, l’inverse n’est pas forcément vrai. Je crois que cela a pris forme dans mon esprit après que mes camarades et moi-même, alors encore membres de la Guilde des scénaristes, cherchions à définir notre vocation et donc notre métier3. Si on admet facilement qu’un scénariste est la personne qui écrit des scénarios, il nous restait à préciser en quoi cet acte d’écriture est particulier. Nous sommes arrivés à l’idée que le scénariste structure une histoire destinée à être transposée en image (animée ou non puisqu’on parle de scénaristes en BD aussi) et/ou en son. C’est dans sa capacité à structurer que se situe sa particularité, mais aussi dans le fait que le document qu’il produit est destiné à être transposé. Je n’y avais jamais pensé avant mais cette définition m’a permis de mieux appréhender mes compétences, ce qui fait de moi une professionnelle de quelque chose, ce pour quoi donc, je peux réclamer une rémunération (on en revient toujours là, pas que je sois particulièrement vénale mais plutôt que je suis fatiguée du mythe de l’Hôteuuuur qui vivrait de son plaisir d’écrire. Celui-ci est un bourgeois, il faut bien bouffer et puis c’est marre). Poser ces contours aide aussi à exclure « ceux qui ne sont pas scénaristes » et pour le coup, je sais que je l’ai déjà dit dans les deux précédentes parties de cette reflexion sur notre fausse solitude : donner des idées, retoucher des dialogues, ce n’est donc pas être scénariste.
Auteur, et maintenant AUTRICE, est un terme plus général, à la fois très noble et dangereux. Il définit un statut professionnel bancal et surtout une série de droits, qu’on cède en nombre. Il est comme une petite robe de chambre confortable vue de l’extérieur, mais toute élimée à l’intérieur. Etre auteur, ça a une aura folle mais il arrive que l’aura aveugle. Il arrive même que ça dise moins du travail fait que de la taille d’un égo.
Mais donc, quand je dis que je suis autrice littéraire d’un projet, je veux dire que je produis le texte, par exemple d’une bible de série, avant que le travail de structuration des histoires soit fait. Bien sûr, dans une bible il y a généralement des pistes de structures mais elles sont encore théoriques. C’est ce qui permet par exemple à un producteur qui ne sait pas écrire un scénario de se dire l’auteur d’un concept de série (il est souvent accompagné d’un autre auteur, qui lui peut être aussi scénariste). En tant qu’autrice littéraire, je crée le concept, les personnages, l’arène, je définis le ton, la longueur des épisodes, je peux même écrire l’arche d’une saison etc. Et c’est dans le cadre de ce développement que je peux être amenée à travailler avec des auteurs graphiques, qui eux sont les artistes qui mettent en place les codes graphiques de l’oeuvre à venir : style des décors et des personnages, traits ou non, gamme de couleurs etc. C’est à partir de leur travail que seront par la suite dessinés tous les éléments du film ou de la série à venir. Et c’est pour raconter l’une de mes expériences en la matière que j’ai commencé, il y a bien longtemps maintenant, à écrire cet article. On y va cette fois ?
On y va.
Comment j’ai rencontré des cheffes !
En 2020, alors que nous étions confinés, j’ai répondu à l’appel à projet lancé par le studio pour lequel je travaillais alors. A l’issu du processus de sélection, mon projet – celui d’une série feuilletonnante en 26′ pour ado – a été retenu. On est donc entré en développement. La partie littéraire était déjà bien avancée mais l’autrice graphique avec laquelle j’avais déposé le dossier – une brillante dessinatrice de BD – ne convenait pas au producteur, il a fallu trouver un autre style. Et c’est là que la magie a commencé.
La personne en charge du développement m’a présenté comme ça, sur une intuition merveilleuse, une femme formidable en la personne d’Elodie. Elodie est à la fois une femme formidable (oui, ça mérite d’être répété) et une artiste très douée. Elle est cheffe déco, c’est à dire qu’elle est spécialisée dans les décors en animation et à cette époque, elle commençait à faire de la direction artistique, c’est à dire à gérer l’ensemble de la direction graphique d’un projet. Elodie est super douée en dessin mais aussi en écoute et en humanité. Elle a réussi à changer ma méconnaissance complète du dialogue avec un auteur graphique en un très beau travail dont nous n’avons jamais cessé d’être fières. Il fallait trouver quelqu’un pour les personnages. J’ai proposé une illustratrice que j’avais croisé aux Marché de l’Illustration Impertinente du Hasard Ludique et dont j’adorai les dessins. Je ne la connaissais pas et le travail d’illustration n’est pas tout à fait le même que celui de créer des personnages destinés à bouger mais le producteur a aimé les quelques images que nous lui avons présenté et j’ai pu la contacter. J’ai rarement écrit un mail pareil et ça a porté ses fruits : Johanne a dit oui !
Nous voilà donc toutes les trois, supervisées par la responsable du développement graphique de l’époque, avec la mission de produire des images pour accompagner mon dossier littéraire. Ce travail étalé sur plusieurs mois a été une merveilleuse expérience pour moi. D’abord, tout était nouveau : discuter des décors avec Elodie, voir les personnages devenir « physique » sous la main de Johanne, demander des ajustements, de vêtements ici, de couleur là-bas, réfléchir ensemble à ce qui pouvait bouger dans le texte grâce à la mise en place des décors et des personnages…
Nous avons trouver un line-up de personnages, plus loin commençait à bruisser le questionnement autour de l’animation du style de Johanne mais nous ne parvenions pas à trouver l’héroïne. Ou plutôt : quand nous pensions l’avoir trouvé, que nous étions toutes les 3 contentes et persuadées de voir celle qui était devenue NOTRE Noémie, nous nous sommes heurtées à la vision du producteur. Je crois que nous avons tenu longtemps avant de céder et de lui donner le personnage qu’il voulait. Elle était si loin de ce que j’avais en tête initialement et de la vision dans laquelle j’avais embarquée Elodie et Johanne…
A ce jour, la série n’a pas trouvé de diffuseur. Nous ne sommes donc pas, ou en tout cas pas encore, allées plus loin qu’un dossier de présentation. Les raisons à ça sont multiples : format, cible… peut-être aussi un développement trop long qui nous a fait manquer la mince ouverture du marché à ce type de projet. Peut-être aussi qu’on ne sait pas encore gérer correctement un projet d’animation qui commence par le texte (aussi bon soit-il et je ne dis ça parce que c’est le mien mais parce que ce sont les retours que nous avons eus) et non par une envie de réalisateur – que je laisse au masculin exprès. Un temps, une réalisatrice a été associé au projet. Nous avons essayé de faire équipe malgré les maladresses de l’encadrement, elle a essayé de travailler, elle avait plein d’idées pour rebondir sur le projet… mais tout c’est terminé dans une sorte de flop pour des raisons que j’imagine plus que je ne connais. Peut-être que dans le pays de l’auteur-réalisateur roi, quatre femmes douées, volontaires et rassemblées autour d’une histoire forte ne suffisent pas à monter un projet. Peut-être qu’il manque simplement des couilles. On sait pourtant qu’elles ne servent ni à écrire, ni à dessiner et que quand elles drivent une équipe, ça finit mal…
Il me reste de cette période le souvenir d’une aventure formidable, l’apprentissage d’une nouvelle collaboration, une amitié forte. Et une pointe d’amertume : le design du personnage principal féminin correspond au désir de la seule personne de la salle qui n’a jamais été une jeune fille de 15 ans.
- Pour ceux qui ne connaissent vraiment pas le milieu de l’animation, le ou la soryboardeur·euse en animation dessine chaque plan du futur dessin animé. C’est la première personne qui met en image et donc en scène le scénario. Iel travaille en lien étroit avec le réalisateur. Iel est rémunéré en salaire. Il n’est pas considéré comme un auteur de l’oeuvre (et cela peut-être discutable mais ça nous emmène trop loin) ↩︎
- Je préfère préciser ici que je fais partie de ces gens-là. ↩︎
- Un jour peut-être, je raconterai plus en détail cette petite histoire syndicale, notamment comment avoir réfléchit à cette vocation nous a finalement conduit à quitter la Guilde pour fonder la Syndicat des scénaristes. ↩︎
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