Ecrire seule(s) – Partie 2
Ecrire seule(s) – Partie 2

Ecrire seule(s) – Partie 2

Voilà donc enfin le seconde partie de cette thématique autour de la fausse solitude du scénariste annoncée il y a presqu’un mois. Entre temps, on a trouvé une maison ! J’ai donc passé beaucoup de temps à l’équiper virtuellement, à regarder les vidéos que j’ai faite pendant la visite et à rêver de cette future vie à la campagne qui c’est sûr et certain (bien sûr que non !) me laissera beaucoup plus de temps pour écrire ici, ailleurs, mais aussi pour lire plus, reprendre la peinture, cuisiner et me promener en forêt… Bref, laissons de côté les joies et peurs immobilières (est-ce que 180 c’est trop grand ?) pour revenir à nos moutons – il y en aura à la campagne mais je veux parler ici des réalisateur·ices.

Co-écriture et scriptdoctoring : murmurer à l’oreille du réalisateur•ice

Si vous ne savez pas d’où je parle, vous pouvez jeter un oeil ici, ici ou encore ici.

Et si on arrêtait de dire « un film de… » ?

Vous l’avez probablement remarqué, dans le cinéma français, le ou la réalisatrice occupe une place centrale. Je ne vais pas rentrer dans les détails de ce qui nous a mené à ça car d’autres l’ont fait mais en gros, ça vient de la Nouvelle Vague. Les réalisateurs ont « tué » les scénaristes pour devenir les Auteurs presqu’unique des films. Du coup, on écrit et on dit partout « un film de Machin ou Machinette », le réal est presque toujours crédité aussi au scénario et on oublie de citer les scénaristes. Cette culture a infusé à la télévision et en animation et pas plus tard qu’hier par exemple, je me suis énervée en découvrant sur le site du festival d’Annecy que dans la section des pitchs de longs-métrages, comme des séries et des spéciaux TV (après j’ai arrêté de regarder), les scénaristes ne sont pas cités. Vous me direz que les projets sélectionnés sont peut-être portés seulement par les réals ? Impossible que ça soit le cas de tous ! Une preuve : le premier que j’ai regardé est l’adaptation d’une BD écrite par un copain, travail qui n’est pas non plus cité dans la fiche du projet. C’est donc probablement plutôt que le formulaire ne permet pas de rentrer le scénariste ou que les producteurs ne voient pas l’intérêt de citer cette personne qui disons le, travaille souvent en pyjama. Et puis ça va, ils ont juste écrit l’histoire hein. Et si ça se trouve l’idée ne venait même pas d’eux1. J’avoue ne pas avoir creuser, j’ai pas que ça à faire et ça m’énerve trop.

  • Déjà, ce n’est jamais agréable d’être invisibilisé. Donc c’est gênant pour le scénariste qui ajoute à la liste de ses luttes quotidiennes celle d’essayer de conserver une bonne estime de son travail (et de lui-même, ça va souvent ensemble).
  • C’est mensonger. Certains réalisateurs écrivent mais d’autres pas (et d’autres feraient mieux de s’abstenir mais on n’est pas là pour bitcher).
  • Ça réduit les champs de possibilités en mettant l’accent sur un poste, une personne alors que l’audiovisuel est par nature une industrie collective.
  • Ça donne énormément de pouvoir à une personne qui peut s’en servir n’importe comment. N’est-ce pas Benoît, Jacques, Luc etc ?

Il ne s’agit pas ici de nier le travail d’auteur des réalisateur·ices mais de rappeler qu’ils sont rarement les seul·es auteurs des oeuvres. Mettre en scène et en image une histoire écrite par quelqu’un d’autre est possible et n’a rien d’insultant. C’est un métier. Ecrire en est un autre. Certain·es savent faire les deux, d’autres non. Il me semble qu’on gagnerait à développer les projets avec cette idée plutôt qu’avec un égo mal placé qui aujourd’hui, pousse des scénaristes voulant voir leur histoire portée à l’écran à les réaliser – puisque les réalisateurs ont du mal à accepter une histoire écrite par un·e autre – et les réalisateur·ices à s’imposer sur les contrats de scénaristes, parfois de manière abusive. Pour rendre sa place à chacun, commençons donc pas abandonner la toute puissance du « film de… » pour dire « un film réalisé par, écrit par… » sauf pour des oeuvres comme Samuel. On ne perd rien, à part un peu de temps, à être plus précis et à rendre à chacun sa part de travail.

Mais donc, quand un·e scénariste travaille avec un·e reéalisteur·ice, comment ça se passe ? Et bien ça dépend.
Evidemment, je ne vais parler que de ma petite expérience, il y en a probablement d’autres et si vous en avez, n’hésitez pas à les partager !

Le travail de commande pour une série d’animation

C’est le poste que j’ai le plus occupé depuis mes débuts comme scénariste en 2009. La fabrication d’une série d’animation est un processus long et généralement industrialisé. Sur certaines séries, les scénaristes ne rencontrent pas le réalisateur, ou alors tardivement au pot de fin de prod (s’ils sont invités, les scénaristes). Le lien entre eux se fait par la direction d’écriture (évoqué dans la partie 1 de cette réflexion sur la fausse solitude du scénariste). Dans mon expérience, le réalisateur est le chef d’orchestre de toute l’équipe, il est donc décisionnaire. S’il ne visualise pas une histoire ou s’il ne va pas pouvoir la mettre en scène pour des raisons techniques, il fait des notes et la direction d’écriture et les scénaristes doivent modifier le texte en fonction. Il (ou elle, mais c’est malheureusement plus rare) a un pouvoir de validation. La série n’est pas forcément dite « du réalisateur », il arrive que les séries animées soient davantage des marques ou des créations de producteur. On peut alors dire plus facilement que la série est « réalisée par ». En revanche, on va plus rarement jusqu’à donner spontanément le nom des auteurs littéraires et scénaristes, faut pas déconner non plus. Sauf bien sûr si vous êtes en train de discuter avec des scénaristes. Quand la série est initiée par le réalisateur, son implication est plus grande. On repasse alors à « une série de… » qui a de rares exception finit par invisibiliser l’auteur littéraire qui aura user ses outils dramaturgiques pour donner une forme aux idées du réalisateur. Car rappelons le, avoir une idée n’est pas écrire, proposer des designs et un univers n’est pas écrire une bible etc.

Pour moi, la plupart du temps, la collaboration indirecte avec le réalisateur s’est bien passée. J’ai une expérience désagréable et usante avec un réalisateur mégalo persuadé d’être génial et de créer l’oeuvre de sa vie alors qu’il adapte un succès de librairie… Et une autre gênante en tant qu’autrice littéraire et directrice d’écriture. Là aussi, le réal avait un égo surdimensionné et mal placé, tellement qu’il a été remercié par la prod. A part ça, comme directrice d’écriture, j’ai de très bons souvenirs de réunion où tout le monde travaille ensemble pour la série. Evoquer la position d’autrice littéraire me permet de faire la transition vers un second cas de figure : la co-écriture.

La co-écriture

La co-écriture est peut-être ce qu’on imagine le plus immédiatement quand on pense au travail conjoint entre scénariste et réalisateur·ice. Pourtant, si les contrats (et l’argent qui va avec) sont souvent partagés ainsi, la co-écriture n’est pas forcément réelle.

L’un de mes premiers contrats était un contrat de co-écriture d’un long métrage, avec le réalisateur. C’est une expérience ancienne dont je garde un très bon souvenir et je suis devenue amie avec le réalisateur. MAIS. Si je la regarde avec mes yeux de syndicaliste d’aujourd’hui, c’est affreux ! Nous étions complètement sous-payés pour ce travail2 et moi encore davantage car lui était réalisateur ! Nous passions des heures à brainstormer et à réécrire ensemble mais j’ai majoritairement écrit la base seule. Et je me souviens me pencher dans des livres de dramaturgie (j’étais débutante) alors que lui ne voulait pas s’intéresser à « mes techniques de scénariste ». Le film ne s’est malheureusement pas fait. La quasi gratuité du travail de scénariste ne suffit pas toujours à permettre de financer l’oeuvre.

Cette première expérience financièrement mauvaise ayant été humainement bonne et professionnellement enrichissante3, j’ai réitéré avec d’autres réalisateur·ices. Les expériences sont à chaque fois différentes, en fonction de la personnalité du ou de la réalisatrice mais aussi de son implication dans le projet et de son expérience d’écriture. En fonction de ses critères, il est plus ou moins aisé pour moi de trouver ma place dans le travail. Parfois le réalisateur a besoin d’un cadre, d’une maitrise de la dramaturgie, parfois il a besoin d’idées, d’autres fois encore, il cherche surtout quelqu’un à qui parler, auprès de qui tester ses idées, vérifier que ça marche. S’il écrit lui-même vraiment et préalablement au projet qui nous occupe, je crois qu’on entre souvent dans ce type de partenariat. Ce n’est pas forcément le plus confortable pour moi mais j’y réfléchis actuellement et je travaille à accepter cette place pour ce qu’elle est : être un partenaire d’écriture du scénario. De toute façon, on en revient à l’introduction de ce long article : si le projet est initié par le réalisateur plus que jamais, il est l’Auteur de l’oeuvre. Il convient donc de mesurer ses efforts en fonction de la place qui nous est accordée, et bien sûr, de la rémunération de notre travail4.

Cette question de la place et de la rémunération me mène tout droit vers un autre type d’expérience : le script-doctoring.

Le script-doctoring

Cette expérience étant nouvelle pour moi, je n’ai pas encore fait le tour des possibilités de rémunération et de forme que ce travail peut prendre. Une fois encore, je parle donc de ma propre petite expérience. Il s’agit cette fois de ne pas écrire mais de faire des notes, en l’occurence ici, à la réalisatrice qui écrit son film. Je peux suggérer des idées, proposer des éléments de structure mais je n’écris pas concrètement et rien de ce que je fais dans ce cadre ne me donnera des droits d’auteur sur l’oeuvre à venir. Je suis rémunérée à la mission, au forfait. C’est un travail d’accompagnement souvent exercé alors que le travail sur le scénario a déjà été pas mal poussé et que les auteurs ont trop le nez dedans pour voir ce qui tient mal ou peut être amélioré.

Cette nouvelle expérience me ravit. Déjà parce que le projet me passionne et que la réalisatrice est super. Mais aussi je crois parce que ma place est très claire et correctement rémunérée. Cela n’arrive pas souvent mais ma rémunération est en adéquation avec mon temps de travail. Ça n’a l’air de rien mais comme j’ai en parallèle une mission de co-écriture rémunérée en droits d’auteur, la comparaison saute aux yeux :

  • D’un côté, je déploie beaucoup d’énergie pour mettre en place une relation de co-écriture et effectuer un travail d’écriture. Tout cela prend beaucoup de temps mais je suis rémunérée sur une enveloppe d’écriture dont les étapes sont soumises à la validation du producteur et à la progression de la production de l’oeuvre.
  • De l’autre, le contrat est très clair : chaque fois que je fais une lecture du texte, des notes et un zoom avec la réalisatrice, une session de travail est comptée et rémunérée.

La co-écriture est supposée engager d’avantage l’autrice (et tout le monde sait combien être Auteur est valorisant5) mais le travail est largement plus chichement rémunéré. Je suis trop vieille pour être réellement surprise par ce paradoxe mais je crois que je ne me lasserais jamais de le souligner. Bien sûr, on pourrait me rétorquer que dans le cas de la co-écriture, je toucherais plus tard des droits d’auteurs, sur les diffusions par exemple. Alors oui. MAIS. Il faut d’abord que le film se fasse, puis qu’il soit vendu à un diffuseur sur lequel on touche des droits. Ça fait beaucoup de « si ». Et c’est pas avec des « si » qu’on chauffe une maison6 !

Je crois que cet article est déjà fort long – ce qui ne veut pas dire qu’il fait le tour de la question – et qu’il est temps de m’arrêter pour cette seconde partie. Je vais essayer de ne pas trop tarder à revenir pour parler de la création de série animée avec des autrices graphiques (ça doit marcher aussi avec des auteurs mais mon expérience sur le sujet est merveilleusement féminine).

  1. Rappel : écrire un scénario ce n’est pas juste avoir une idée d’histoire. C’est produire le texte, à savoir une succession réfléchie et ordonnée de séquences produisant du sens et permettant à chaque membre de l’équipe de visualiser l’oeuvre à venir, de chercher des financements, de réunir des comédiens etc. Un autre membre de l’équipe peut donc avoir eu l’idée (ex : deux jeunes amants issus de familles qui se détestent vont essayer de s’aimer malgré tout), ça ne fait pas de lui l’Auteur du film, encore moins le scénariste. D’ailleurs, l’idée ne se protège pas. ↩︎
  2. Tellement que je ne dirai pas la somme ici. NON. Mais c’était moins. ↩︎
  3. Je suis quelqu’un de positif. ↩︎
  4. J’ai beau être positive, user mon enthousiasme a un coût. ↩︎
  5. Hahahaha ! ↩︎
  6. Il y a un jeu de mots pas loin, mais je vais pas y aller… ↩︎

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